Clara la folle

(après la mort)

d’après Clara Militch de Ivan Tourguéniev
conception et direction Anaïs de Courson
avec Milan, Greg et Jenny Benett

Ce roman m’a fait une forte impression à un moment où il y a plusieurs années, à New York, je travaillais avec trois danseurs (dont je ne connais même pas les noms de famille d’ailleurs, sauf pour Jenny) sur un tout autre projet pour le Fringe Festival.

Il s’agissait initialement pour moi de leur faire partager ma découverte de ce texte lu la veille, que je voulais leur raconter ; comme cela se passait à la fin d’une répétition, tout le monde était chaud, et cela a donné lieu à une improvisation que nous avons décidé de tenter de nouveau le lendemain pour le festival.

Nous avons proposé une sorte de divagation commune, eux, dansant, moi, lisant et commentant, comme si j’étais leur musique intérieure, leur espace, ces quelques notes, que j’ai retrouvées, avec la fameuse lettre de Tatiana à Onéguine dont il est question dans le texte.

Tout était très libre, très simple, j’imagine que c’est pour ça que j’ai gardé une tendresse pour ce travail, cette expérience, dont je n’ai gardé aucune autre trace que ce souvenir de liberté et ces quelques notes.

Jacques Aratov + tante Platonide Ivanovna à Moscou. Platocha. Iacha. Kupfer. Grand gaillard bon vivant. Université. Le vieil Aratov : Poudres, magicien. Il disait souvent « Ah ! » d’une voix à peine audible : c’était son exclamation familière.
Jacques joli garçon. Université physiques et mathématiques. Pas de diplôme. Il évitait ses camarades, ne fréquentait presque personne, fuyait particulièrement les femmes et vivait très seul, plongé dans les livres. Oui, il fuyait les femmes, bien qu’il eût le cœur fort tendre et qu’il aimât passionnément la beauté…Son lit était celui-là même où son père s’était éteint.Platocha avec laquelle il échangeait moins de dix paroles par jour, mais sans laquelle il n’aurait pas pu faire un pas.
Elle rôdait à pas silencieux dans la maison telle une ombre ; elle soupirait, murmurait des prières, une surtout, sa préférée, qui tenait en trois mots : « Seigneur, assiste-nous ! » Ou bien elle lui flattait le dos de ses mains qu’elle avait douces comme de la ouate.

Passion photo. Soirée de la princesse. Il emportait au fond de lui une impression trouble et pénible à travers laquelle, toutefois, tentait de se faire jour un vague pressentiment qui, pour être inexplicable, ne laissa pas de l’intriguer et même de l’inquiéter.
Comme une petite épine plantée au-dedans de lui.

Matinée Rachel ou Viardot. Clara Militch * la lettre d’Eugène Onéguine. Son Iacha avait crié, et de quel ton sévère !
– Elle a les yeux noirs ? lui demanda Aratov comme il sortait.
Et Clara Militch apparut.

Chante sans bouger. Une seule chose put paraître insolite : dans les temps morts entre les morceaux de lecture et de musique, des bribes de violoncelle arrivaient parfois de la pièce réservée aux artistes ; or cet instrument demeura totalement inemployé.
Lecture de la lettre. Fuite d’Aratov. Roman Walter Scott Les Eaux de Saint-Ronan. Héroïne Clara Mowbray. Poète Krassov : Infortunée Clara ! Clara la folle ! Infortunée Clara Mowbray !
Trouble etc.

Le lendemain matin il se remit comme si de rien n’était à la photographie… Mais le soir un événement vint à nouveau troubler sa tranquillité. Billet Clara. Le visage de la mère d’Aratov. Marche de long en large. Finalement brusquement boulevard de Tver.
Et son cœur battait, battait…

Mais à cet instant il lui sembla que quelqu’un venait de s’approcher et se tenait près de lui, derrière son dos… il perçut, venant de là, comme un souffle tiède… Il se retourna… C’était elle ! Il ne voyait pas son visage, seulement son chapeau, une partie de son voile…
Doute. Orgueil. Discours convenu. Révélation. Douleur. Orgueil. Haine. Fuite. Rage. Fierté. Doute. Tourment. Ebouriffé.

3 mois. Retour à la normale. Mais là au fond de lui, sous la surface de sa vie.

Dépêche Nouvelles de Moscou. Clara Militch a avalé du poison. Aratov posa doucement le journal sur la table. Coup. Répercussions. Mur. Larmes irrépressibles. Chez Kupfer. Raconter tout. Catherine Milovidov. Dilettante. Visage inondé de larmes. Platocha. Aratov apaisé.

Rêve. Kazan. La voix douce, les yeux tendres et tristes. Récit d’Anne Semionovna. L’homme que je veux. Le journal de Katia. Pris.
La voix de Clara. Des roses… des roses… des roses…
debout au milieu de la pièce, non loin de lui
un tourbillon soyeux, silencieux
c’est moi

Puis Clara dans la chambre. Dans le fauteuil. Le baiser. Son pâle visage comme enivré d’un bonheur infini.

Je suis heureux… heureux.
Mais il était très pâle.
Ainsi et là-bas.
Un cri perçant, terrifiant.

Mais il ne revint pas à lui.
Une mèche de cheveux noirs.
Et ce sourire de béatitude.

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