La note

opéra | conte

livret Anaïs de Courson
porteur du projet Compagnie Ahora ya

La note est un conte | opéra destiné aux enfants de 9 à 15 ans et à ceux qui les entourent.
L’écriture est en cours.
Je partage ici les premières ébauches de ce texte “dans la cuisine”.
Enjoy.

La note
20 sur 20
18 sur 20
16 sur 20
Très bien.
Le professeur est content.
Les parents sont contents.
L’enfant (le garçon) est content.
Les notes s’égrènent. Dans l’ordre descendant.
Classer ces chiffres dans l’ordre descendant.
Le premier est soulagé.
Le deuxième aussi.
Le troisième.
Les autres ont peur.
Pas la place d’être fier.
La peur et le soulagement.
Plus les notes baissent et plus la peur monte.
La peur et la honte.
12 sur 20.
11 sur 20.
Le cérémonial du rendu de notes est aussi une leçon. L’ordre ascendant n’a pas le même impact. Le professeur est plein de bonnes idées et de bonnes intentions (volonté).
10 sur 20.
Médiocre.
La peur et la honte.
Le corps se serre. La respiration se fait plus courte, plus faible. Le dos, la nuque, les mains, toutes les articulations. Peu à peu le corps se ferme, s’éteint. Les pieds seuls continuent de bouger, comme détachés du corps. Ils sont partis. Tout le reste du corps, éteint. Une apparente indifférence.
Le professeur est contrarié.
Médiocre et désinvolte. Inattentif. (Manque de motivation ?)
Les pieds continuent, seuls, leur voyage.
L’enfant ne les sent pas. Il s’est éteint. Absenté. Tout entier absorbé dans sa peur, dans sa honte.
Le professeur ne supporte pas ce bruit, que l’enfant n’entend pas. Ces pieds qui battent le sol.
Le professeur crie.
L’enfant tressaille. Ses pieds se figent. Eux aussi, ça y est, éteints.
Dans la tête de l’enfant, un bourdon.
Le professeur reprend sa lecture des notes dans l’ordre descendant.
Zéro virgule cinq sur vingt (un demi point pour l’encre et le papier comme on disait autrefois mais je suis un professeur moderne) : Zéro.
Mais la peur, la honte, ont déjà envahi le corps, la tête , même les pieds.
0 sur 20. Garçon ! Tu es là, oui ?! Zéro sur vingt.
Le professeur est mécontent. Fâché.
Les parents sont mécontents. Consternés.
L’enfant est triste.
Il va falloir se ressaisir.
Il va falloir travailler plus (davantage).
L’enfant travaille plus.
Le professeur est content.
Les parents sont contents.
L’enfant est pâle et triste.
L’enfant travaille beaucoup.
Les parents sont contents.
Le professeur est content.
Mais l’enfant est pâle.
Pourquoi si pâle alors que les autres, eux ?
Pourquoi si pâle alors que les autres sont beaux, ont bonne mine ?
Les parents sont insatisfaits. La pâleur de l’enfant les empêche. (De se détendre tout à fait, d’être heureux, enfants heureux).
On soupçonne un tempérament ombrageux.
Pourquoi ombrageux alors que les autres, eux ?
Pourquoi ombrageux alors que les autres sont si gais, si forts, si pleins d’énergie ?
Alors l’enfant sourit.
Les parents sont contents.
(L’enfant travaille plus, l’enfant sourit, le professeur est content, les parents sont contents.)
Presque. Ils auraient préféré la bonne mine.
Mais l’enfant sourit. C’est déjà ça.
Les parents sont contents.
Le professeur est content. Presque. Il ne comprend pas cet enfant.
Il y a un agacement pas loin.
Un agacement tout proche.
Qui entretient la braise de la peur, de la honte.
Et pâle et souriant, l’enfant, éteint, son corps, éteint. Dans la tête, ce bourdon, qui le coupe du monde. Un obstacle de plus en plus difficile à traverser. (Un obstacle, un brouillard, un voile, une nuit).
Un jour, l’enfant s’effondre.
L’enfant est tombé.
Bêtement.
Tombé.
Mais relève-toi, enfin.
L’enfant se relève. Il s’est un peu sali. Ses mains brûlent un peu. Il a envie de pleurer. La peur. La honte. La douleur. L’enfant est triste.
Mais il se relève. Il ramasse son cartable, ses affaires. Sa trousse. Sa carte de cantine. Il y a un peu d’eau de pluie sur son carnet de correspondance. Ou de boue. Il y a une vilaine trace sur sa photo. Mais il se relève. Il range ses affaires. Il sourit.
Mais ses parents sont contrariés.
L’enfant de nouveau faiblit.
Les parents sont mécontents.
Le professeur est mécontent.
Les parents en veulent au professeur.
Le professeur en veut aux parents.
Les parents en veulent à l’enfant.
Pourquoi tant d’histoires ? C’est pourtant pas compliqué, quand même.
L’enfant s’en veut à lui-même.
Sifflement
Un sifflement dans la tête de l’enfant. Un sifflement faible derrière le bourdon. Lointain.
Passe ratée
Un ballon traverse le plateau de part en part.
Les joueurs sont invisibles.
Une passe ratée.
Le ballon rebondit mollement et s’immobilise au cœur du plateau.
L’autre note
Dans la tête de l’enfant le bourdon.
Qui masque les autres sons, lointain.
Rien ne lui parvient.
Il a peur.
Il essaie de se concentrer.
Il y a une voix qui énonce un cour ? Lit une fable ? Appelle son nom ? Est-ce qu’on appelle son nom ? Il y a des rires. Il y a une paume qui frappe un bureau. Puis plus rien.
L’enfant s’est levé sans doute, puis il s’est effondré.
Il y a le silence.
Il y a le bourdon.
Et loin, très loin, ce sifflement. Cette note unique qui appelle au loin, depuis un autre monde on dirait. D’où ? Quel autre monde ?
Que lui dit cette note ?
Le père dans l’absence de son fils
Le père est seul.
Perdu.
Dans l’absence de son fils.
Dans l’amour infini pour son fils.
Dans le désir absolu de comprendre.
Dans la volonté archée d’accepter tout.
Dans la peur de ne pas trouver.
Assis sur ce ballon, dans cette nuit, lui parvient la sensation de sa solitude, infinie, terrible. Dans la sensation de la solitude infinie, terrible, de son enfant. Qui le pénètre, l’envahit, se même irrésistiblement à la sienne propre. Qu’il partage. Dont il fait l’expérience. L’expérience vivante.
Et en lui la rencontre, le partage, l’union, la danse ensemble de ces deux solitudes infinies, terribles, l’expérience vivante de la peur, de la détresse, en lui se fondent, s’allient, une alchimie, elle le prend tout entier, il ne peut que s’y abandonner, cette force l’emplit, l’annule, annule tout le reste, aucun son, aucun geste possible, aucune volonté, aucune pensée possibles, il est un corps abandonné, offert, au mouvement, au souffle qui enfle et emplit tout en lui, il est comme un instrument joué, il est tout entier vibration, il est tout entier vie, force, douceur, tendresse.
Et il se met à sourire. De l’intérieur est né le mouvement d’un sourire, l’a dessiné sur son visage, et il se met à pleurer. De l’intérieur le vent, la pluie douce, le soleil d’un matin d’été. Il est transparence. Tout son corps s’est empreint d’une infinie douceur, d’une infinie délicatesse, d’une force immense et absolue, d’une certitude, d’une évidence simple.
Dans l’absence de son fils.
Dans cette nuit.
Dans l’amour infini pour son fils.

Il prend son enfant dans ses bras.
Il le soulève.
Il replace son oreiller.
Il caresse ses cheveux.
Il prend sa main dans la sienne.
Le corps frêle de l’enfant.

Et l’enfant se met à rire.
Et ce rire se mêle à celui de la nature, à tous les rires du ciel, de la terre, de l’eau.
Chevaucher les dragons
La mère chante une berceuse oubliée. Et dans ce chant comme une mer calme, l’homme et l’enfant sont assis sur le sable doux et chaud et les vagues délicatement leur caressent le bout des pieds, elles jouent, elles jouent à les chatouiller, à aller et venir, à être toujours là. Et dans le chant de la mère, le clapotis des vagues, le rire de l’enfant, le souffle du père, la lumière peut s’éteindre.
Car les contes ont cette vertu de nous aider à chevaucher les dragons plutôt que d’être terrassés par eux.
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