Shakespeare's sisters

dramaturgie plurielle | création en cours

conception et mise en scène Anaïs de Courson
assistée de Grâce Miazoloh
dramaturgie vidéo David Mambouch
création vidéo Louis Sé
collaboration à la scénographie Alix Boillot
lumière Gildas Goujet
son Julien Fezans
avec Audrey Liebot, Floriane Comméléran, Francine Chevalier, Bibi von Sothen

production Compagnie Ahora ya avec le soutien de Lilas en Scène

Télécharger le dossier artistique

Voir un extrait vidéo de la première esquisse

Tout est parti d’une histoire inventée par Virginia Woolf dans Une chambre à soi. Shakespeare avait une sœur, Judith, immense poétesse, qui n’a pourtant dit-elle, jamais écrit une ligne : « Cette sœur de Shakespeare mourut jeune… hélas, elle n’écrivit jamais le moindre mot.
 Or j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot et qui fut enterrée à ce carrefour, vit encore. Elle vit en vous et moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de faire la vaisselle et de coucher les enfants.
 Mais elle vit ; car les grands poètes ne meurent pas ; ils sont des présences éternelles ; ils attendent seulement l’occasion pour apparaître parmi nous en chair et en os. Cette occasion, il est à présent en votre pouvoir de la donner à la sœur de Shakespeare. »

J’ai voulu répondre à son invitation.

J’ai pris contact, aidée d’un complice, avec des femmes que je ne connaissais pas. Une bergère. Une philosophe. Une journaliste. Une institutrice. Une collégienne. Une historienne. Une très vieille dame de 105 ans. Une gynécologue. Une entrepreneuse. Une employée de maison.

Quatorze femmes à qui j’ai demandé de faire le procès-verbal rigoureusement minuté, le plus instantané possible dans le relevé (ne pas recourir au filtre de la mémoire) de 5 à 7 jours consécutifs de leur vie. Horaires, faits, gestes, pensées transversales. Une auto-filature.

Ce matériau est le socle du spectacle auquel je travaille.

 

 

Il ne s’agit pas pour moi de mettre en scène les journées de ces femmes ou les gestes du quotidien mais de porter au plateau la puissance inouïe qui se loge dans et surgit de la trame serrées des minutes de leur temps.
Par l‘espace, la suggestion, le rythme et le souffle. De brèves ouvertures. Le surgissement de soi.

Le plateau est nu. Lumière et vidéo se conjuguent pour révéler la scène comme espace de possible, où quelque chose peut advenir : une matière dense que les corps vont traverser comme des figures fugitives surgies de l’ombre puis ravalées par elle dans une incertitude et une fragilité assumées.

Il y a quelque chose de suspendu, d’infini en même temps que ténues les minutes défilent.

La naissance et la disparition des images projetées suivent le mouvement du souffle du temps qui traverse le plateau et nous traverse, nous spectateurs.

La continuité des mouvements de lumière est construite selon un rythme propre, comme un écho décalé de ce temps qui s’écoule. Echo parce qu’ils procèdent du même élan, du même mouvement vaste mais un, unique ; décalé pour contribuer à construire la sensation tangible de l’espace, où quelque chose peut se glisser, où quelque chose peut venir se loger.

Cette matière visuelle est tissée dans la trame des minutes des journées des femmes dont le procès-verbal est mis en voix.

La conjugaison des rythmes crée une sensation d’étirement qui laisse entrevoir l’invisible. Le temps n’est pas arrêté mais comme ralenti en même temps qu’affirmé dans sa dimension dramaturgique (reculer n’existe pas, une mécanique qui nous échappe s’est enclenchée, cela « ne s’installe pas »). L’effet de loupe floute les images en même temps qu’il aiguise notre sensibilité et nous invite à nous laisser habiter par une attention particulière à l’infiniment petit. Ce faisant, il nous ouvre à l’infiniment grand. À notre attention. À notre capacité d’écoute. À notre intuition. À notre propre présence.

 

 

Le travail est en cours.
Il y a ici beaucoup de mots à lire, il faudrait les traverser comme des ponts.
Pour y aider, je livre encore quelques traces visuelles de notre recherche.

Le spectacle se déploie, rien ne se déroule. Les choses adviennent.

C’est très concret. Il n’y a pas d’abstraction, ni dans les mots, ni dans les images, ni dans la scénographie de la lumière. Il y a un effet de loupe qui déplace notre perception et nous invite à la présence.

On n’avance pas au gré de conflits et de leur résolution. On n’avance pas, d’ailleurs. Quelque chose se déploie. Ou se déplie. Chaque chose en découvre une autre, inattendue. Quelque chose est.

Je me situe dans l’ordre de l’invitation, hors démonstration.

Pour autant il ne s’agit pas de contemplation pure, ou d’une installation offerte au regard. Le temps est partagé. C’est celui de la représentation.

On bâtit ainsi une dramaturgie qui serait celle de la révélation (et non de la péripétie – pas même intime). Un théâtre du surgissement, de la naissance.

 

Je reviens à ces femmes : que disent-elles ? Que notent-elles ? Horaires précis, faits, gestes, pensées transversales.

Il ne s’agit pas ici de théâtre documentaire. Ce qui produit l’effet recherché n’est pas tel ou tel récit, mais l’entrée progressive et patiente dans une chose que l’on ne pénètrera jamais complètement, on reste à la lisière et pourtant on accède à quelque chose de très profond, de l’ordre de la vie même, c’est mystérieux, très délicat, et surprenant. Ce n’est pas l’humilité du témoignage qu’il faut retenir mais sa précision méticuleuse. C’est cette précision qui renvoie et invite à l’attention. À l’écoute de ces minutes, on ressent une sensation d’être augmenté. Un puissant étonnement.

Chaque femme que l’on voit au plateau semble surgie de l’image ou de l’ombre, présente avant et après que l’on distingue sa silhouette. Cela doit rester indistinct. Chaque spectateur éprouve cette présence mais pourrait presque croire qu’il est le seul à la voir, comme si elle était née de ses propres pensées ou surgie de sa mémoire.

Ce qui serait beau c’est qu’il y ait autant de voix que de femmes. C’est donc à cela qu’il faut tendre. Pour suggérer cela je compose avec trois (quatre ?) actrices, trois grains de voix, trois souffles, une partition sonore issue des matériaux recueillis auprès de quatorze femmes, comme si elles étaient une seule, ou mille. Chacune. Cette « réduction » me permet de partir du singulier pour en construire une transposition et travailler ainsi à la création d’un langage.

La parole est traitée presque exclusivement en off, comme une bande son, si ce n’est que sur la dernière partie du spectacle, les corps des voix sont révélés.

Cette révélation et cette concordance soudaine entre celle que j’entends et celle que je vois imposent la sensation du présent immédiat.

Elles étaient là. Nous étions là. Nous sommes là.

Ce que je raconte, ou ce que je travaille, que j’essaie de toucher, je ne pourrais pas le raconter par les hommes. J’en passe par les femmes parce qu’il y a, c’est ce qui s’est manifesté, ce rapport au quotidien, qui permet d’éprouver le réel (qui fait qu’on est constamment à l’épreuve du réel mais qui permet aussi de l’éprouver). La quotidienneté, ici, est pour moi un mode d’accès au réel, elle est une façon d’objectiver de façon très palpable, tangible simple, appropriable par chacun, le réel.

Les brèves ouvertures, c’est ce qu’il y a entre les micro événements du quotidien.

Ce qui traverse, surgit, par ces brèves ouvertures, c’est la rencontre entre ce que je pourrais nommer l’axe du réel et l’axe de l’être.

Ce sont ces micro points de contact qui, parce qu’il y a eu le geste de se mettre à distance en prélevant minutieusement ce temps, ont fait surgir devant moi la puissance qui se loge là.

C’est cette rencontre entre ces deux axes qui est génératrice, ou révélatrice. Et qui est l’endroit auquel on se trouve à chaque instant, ou auquel on pourrait se trouver à chaque instant pour peu qu’on y prête attention.

Ce sont ces points de rencontre, infimes mais indéfiniment répétés, que, en les travaillant « à la loupe », c’est-à-dire à la fois de très près et de très loin, par une distorsion paradoxale, je cherche à faire surgir pour que sous nos yeux naisse la sensation très forte, l’expérience intérieure, de notre puissance. C’est-à-dire notre puissance vitale, notre force d’être. À tous.

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